1961, année décisive du plan de Constantine

Tel qu'il a été arrêté par les Pouvoirs Publics, le Programme d'Equipement de l'Algérie pour 1961, troisième année du Plan de Constantine, a pour première caractéristique un accroissement massif des ressources mises à la disposition de l'investissement en Algérie, qui passe de 3 à 4 milliards de NF (7 Milliards 412 millions d'euros 2025, environ. Ndlr).

Mais cette simple comparaison des chiffres bruts ne saurait rendre un compte exact des différences qui séparent le programme de 1961 de ceux des années précédentes. L'accroissement des dépenses prévues, du tiers, d'une année sur l'autre, ne se répartit pas également! il-s'en faut de beaucoup) entre les différents secteurs, si bien que l'on peut véritablement parler d'une réorientation du Plan de Constantine.

Le dessein et l'objectif de fond du Plan de Constantine n'ont pas changé. Globalement, il s'agit toujours, sur la période de cinq ans s'étalant de 1959 à 1963, d'obtenir un accroissement moyen du revenu annuel par habitant de l'ordre de 6% par an, ce qui, compte tenu du rythme de la natalité, postule un accroissement du revenu total de plus de 8 % par an. Il s'agit surtout de porter remède aux déséquilibres fondamentaux de l'Algérie : déséquilibre social qui fait coexister trois millions et demi de citoyens qui jouissent d'un niveau de vie type européen ou méditerranéen et six millions et demi d'habitants dont le niveau ne dépasse guère celui des autres pays sous-développés d'Afrique.

Il s'agit en sorte que les modes de vie moderne pénètrent non seulement les villes algériennes et les bourgs de la côte, mais également toute l'Algérie des montagnes et des plaines demeurées jusqu'à présent à l'écart des grands courants de la vie moderne.

Il s'agit, pour l'Algérie, de conquérir par son travail et pour tous ses habitants la participation entière à la civilisation du XXe siècle. Il s'agit pour la France d'aider à cette promotion, condition indispensable de la coexistence pacifique des Algériens des diverses communautés comme du maintien de l'union étroite entre l'Algérie et la France.

Trois secteurs clés connaissent une réorientation en 1961 : le développement de zones rurales, la création des villes nouvelles, le développement de l’industrie légère

Reconquérir le sol

La rénovation rurale d'abord. Portés par une vue peut-être trop exclusivement économique, les auteurs des perspectives décennales de développement économique de l'Algérie avaient conseillé en 1958 de taire porter l'essentiel de l'effort de développement sur l'Algérie urbaine.

L'expérience des deux dernières années a montré que cette tendance, parfaitement valable dans la recherche du développe¬ ment économique maximum, risquait, à bref délai, compte tenu des circonstances, de vider toutes les campagnes algériennes de leur population active et de créer, tant dans les bourgs que dans les villes, des problèmes sociaux véritablement insolubles. Il a donc paru nécessaire de consacrer une part importante du Plan d'équipement au développement rural.

1e) Une rénovation agraire globale, véritable reconquête du sol, des terres algériennes usées par l'érosion, est mise en train. Il s'agit, par le défonçage des terres, les labours profonds, l'emploi des techniques de défense des sols, la multiplication des plantations arbustives, de substituer, à la terre dégradée qui constitue aujourd'hui la majeure partie du sol algérien, un sol propice à des récoltes normales.

Il s'agit là d'une opération ambitieuse puisque, si elle était pratiquée sur les quelque treize millions d'hectares que représentent les surfaces à restaurer en Algérie, elle multiplierait par sept le produit agricole des zones sèches d'Algérie.

Développer l'habitat rural.

2e) A côté de cette action intensive sur des périmètres de 5.000 ha chacun, 1961 verra s'accroître dans de vastes proportions l'action générale de rénovation rurale.
Le but de cette action est, par des moyens simples et peu coûteux, d'améliorer immédiatement les conditions de vie du petit cultivateur et de lui faire acquérir les techniques simples qui lui permettent, sans emploi de matériel lourd, d'accroître sensible¬ ment son revenu familial. Cette action comporte trois aspects principaux :

— le développement de l'habitat rural : 20.000 logements nouveaux sommaires mais modernes seront construits en 1961 dans les campagnes, abritant plus de 100.000 personnes.
— 350 tracteurs et véhicules tractés seront mis à la disposition des sociétés agricoles d'arrondissement pour leur permettre d'étendre leur action coopérative.
— 1.500 postes de moniteurs agricoles seront pourvus à la fin de l'année 1961.
De leur action est attendu un accroissement très sensible de la productivité rurale, notamment la suppression de la jachère, l'amélioration de l'élevage, la plantation massive d'arbres fruitiers.

3e) L'année I960 avait vu créer au bénéfice des communautés rurales une catégorie particulière d'investissements : les dépenses d'équipement local.
1961 verra cet effort se préciser : les dispositions sont prises pour que les travaux d'équipement local soient effectivement assurés par la population communale, les crédits sont augmentés massivement puisqu'ils atteignent en moyenne 200.000 NF. pour chacune des 1.500 communes d'Algérie.

4e) L'ensemble de cette action sur le milieu rural est complété par un effort nouveau de promotion de l'artisanat moderne. Il s'agit de susciter dans chaque bourg, dans chaque village d'Algérie, l'installation ou le développement de ces petits artisans : mécaniciens, camionneurs, maçons, électriciens, tailleurs, qui font aujourd'hui cruellement défaut dans l'intérieur de l'Algérie et qui sont l'armature même de la vie moderne. Un vaste programme de formation professionnelle, de subventions à l'installation, de crédits pour la construction d'ateliers et l'acquisition d'outillage pourra démarrer en 1961, avec l'appui du Crédit Populaire, dans chacun des bourgs d'Algérie.

Aménager les villes

Le deuxième grand trait du programme d'équipement de 1961 est la mise en œuvre des politiques coordonnées d'aménagement urbain. Quatre types de villes industrielles sont prévues par le Plan :

I) Les villes nouvelles. Ces nouvelles cités, à créer de toutes pièces dans le voisinage des grandes villes, ont pour but d'offrir aux entreprises nouvelles, qui ont besoin d'un contexte industriel important, les avantages de la proximité des grandes cités dans les inconvénients des très grandes agglomérations. Elles ont pour autres buts d'offrir aux populations venues de l'Algérie intérieure un pôle d'attraction suffisant pour les empêcher de se rendre uniquement dans les grandes villes.
Ce sont ces cités nouvelles qui abriteront dans l'avenir la majeure partie de l'industrie algérienne. D'ores et déjà le programme de 1961 prévoit pour certaines d'entre elles un programme d'aménagement urbanistique coordonné, tandis qu'autour des zones d'habitation seront installés tous les services publics (enseignement, santé, communications, etc.).

2) Afin de rejeter dès le premier Plan de Constantine les bases d'une structure de décentralisation industrielle, il a été décidé en I960 de prévoir des zones d'industrialisation décentralisées dans lesquelles un effort particulier d'aménagement serait fait et où des avantages spéciaux seraient donnés aux industriels acceptant de s'y installer.

3) Les Pouvoirs Publics s'efforceront d'assurer également le développement équilibré des villes industrielles traditionnelles qui représentent dès maintenant de bonnes possibilités d'implantation telles que Philippeville, Relizane Perrégaux, Sidi-Bel-Abbès, Tlemcen.

4) 1961 verra enfin se préparer, par une politique de l'artisanat particulièrement poussée, l'industrialisation future des centres de l'intérieur : une quinzaine de centres de pré-industrialisation ont été désignés à ce titre.

Développer l'industrie légère

Le troisième trait caractéristique du Plan de Constantine concerne l'industrialisation. L'action entreprise à ce titre en 1959 et en I960 a d'ores et déjà obtenu des résultats importants. Il s'agit donc, pour 1961, de poursuivre avant tout l’effort entrepris. Cet effort devra porter particulièrement sur deux domaines.
Tout d'abord sur les industries du pétrole et du gaz naturel. C'est à partir de 1961, que commenceront les travaux de construction à Alger d'une raffinerie de pétrole d'une capacité d’environ 2.500.000 tonnes de pétrole brut par an, qui en fera la seconde en importance du continent africain.

Plus à l'Ouest, dans la Région d'Oran Arzew-Mostaganem, doit commencer en 1961 l'édification du vaste complexe industriel utilisant le gaz naturel.

L'effort d'industrialisation portera en second lieu sur l'industrie légère. Si, en effet, les programmes d'industrialisation ont été correctement suivis jusqu'à présent dans la plupart des secteurs industriels (qu'il s'agisse de l'industrie lourde, de matériaux de construction, d'une partie de l'industrie alimentaire), une large partie de l'industrie légère n'a pas encore connu, en dépit d'excellentes réalisations particulières, le développement souhaitable.

Or, c'est précisément le développement de cette industrie légère qui est le plus important pour l'avenir économique de l'Algérie. Créant le maximum d’emplois par unité de capital investi, elle absorbe le pouvoir d'achat créé par le développement même et joue de ce fait, dans le cycle de l'expansion économique, un rôle multiplicateur fondamental.

Il est donc essentiel que l'équipement industriel de l'Algérie, déjà largement avancé en 1959 et I960, soit complété dès 1961 par une implantation massive de l'industrie légère. Les instances responsables du développement économique de l'Algérie prendront à cet égard, avec le concours de l'industrie française qui ne leur a jamais été refusé, les initiatives indispensables.

Rénovation rurale, aménagement urbain, accentuation de I'industrialisation, tels sont les traits marquants du Plan de Constantine en 1961.
Il marque moins une réorientation de l’action entreprise qu’un ajustement de l'effort, une correction des lacunes, un perfectionnement des méthodes.

Année centrale du Plan de Constantine, 1961 en sera l'année décisive : Si, comme en 1959 et en I960, le travail des Algériens, I'aide et le concours de la France métropolitaine se conjuguent pour obtenir la pleine réalisation du Plan, un pas décisif aura été franchi dans la voie de la modernisation de l'Algérie.

Les chantiers nord-africains Année 1961 35 pp. 5-8
Fait partie d'un numéro thématique : Équipement de l'Algérie
https://athar.persee.fr/doc/chana_1111-858x_1961_num_35_1_2050

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Mis en ligne le 03 février 2026

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